En bref
Dans Le Mythe de la normalité (The Myth of Normal, 2022), le médecin canadien Gabor Maté part d’un paradoxe : jamais une société ne s’est autant préoccupée de santé, et pourtant les maladies chroniques, l’anxiété, la dépression et les addictions ne cessent d’augmenter. Sa thèse : ces troubles ne sont pas des accidents individuels, mais en grande partie la conséquence logique de notre façon de vivre. Le livre est traduit en français sous le titre Le Mythe de la normalité.
Une culture comme un bouillon de laboratoire
Maté reprend l’image de la « culture » en biologie : un milieu conçu pour faire croître des organismes. Si ces organismes tombent malades en masse, c’est le milieu qu’il faut interroger. Le stress chronique, l’isolement, les inégalités et la perte de sens sont devenus si habituels qu’on ne les voit plus. C’est ce qu’il appelle la « normalité » : ce qui passe sous le radar parce que tout le monde le vit.
Le trauma : une blessure et une adaptation
Pour Maté, le trauma n’est pas l’événement lui-même, mais ce qu’il a laissé en nous : une blessure intérieure, et la façon dont nous nous sommes adaptés pour survivre à ce qui était trop douloureux. Ces adaptations ont été utiles, parfois vitales, à un moment donné. Le problème est qu’elles continuent de fonctionner bien après que le danger a disparu.
Il compare le trauma non résolu à une blessure qui n’a pas guéri, et qui peut prendre deux formes :
- La plaie à vif. La personne reste à fleur de peau : le moindre mot, le moindre regard peut raviver la douleur. Elle vit sur le qui-vive, réagit fort, se sent vite rejetée ou attaquée, et son énergie passe à se protéger.
- La cicatrice épaisse. La douleur ne se sent plus, mais au prix d’une perte de souplesse. La personne se coupe de ses émotions, fonctionne en pilote automatique, évite ce qui pourrait la toucher, et paraît solide alors qu’elle est surtout anesthésiée.
Dans les deux cas, le trauma limite ce que l’on peut vivre et nous garde prisonnier du passé.
Maté distingue aussi deux formes de trauma :
- Le trauma « avec un grand T » : maltraitance, négligence grave, violences.
- Le trauma « avec un petit t », presque universel : remarques blessantes répétées, enfant qui ne se sent pas vu ni accueilli, même par des parents aimants. Il naît de ce qui a été vécu, mais aussi de ce qui a manqué : la présence, l’écoute, l’accordage émotionnel.
Attachement contre authenticité
Pour Maté, c’est le thème central. L’enfant a deux besoins vitaux :
- L’attachement : rester proche de ceux dont il dépend pour survivre.
- L’authenticité : rester relié à ce qu’il ressent vraiment, et pouvoir l’exprimer.
Quand montrer sa colère, sa tristesse ou ses besoins menace le lien avec ses parents, l’enfant fait un choix inconscient : il préserve le lien et met de côté une partie de lui-même. Cette adaptation, intelligente à l’époque, devient une façon d’être : se suradapter, s’occuper des autres avant soi, ne jamais dire non. Le corps finit souvent par en payer le prix.
Ce que le livre aborde
- Notre nature interconnectée : le lien entre émotions, système immunitaire et maladie. La maladie y est vue comme un processus, pas comme une « chose » qui tombe du ciel.
- Le développement de l’enfant : la grossesse, la naissance, la parentalité sous pression et l’école, et la façon dont la culture façonne notre caractère.
- Repenser l’anormal : l’addiction et les troubles psychiques compris comme des adaptations. Sa question clé : ne pas demander « pourquoi l’addiction ? » mais « pourquoi la douleur ? ».
- Les toxicités de notre culture : l’incertitude, la perte de contrôle, la déconnexion, les inégalités sociales et raciales, et la charge que portent les femmes.
- Les chemins vers la guérison : guérir, c’est étymologiquement « redevenir entier ».
Les pistes de guérison
Maté ne promet pas de remède miracle. Il propose des repères :
- Quatre « A », qui viennent de l’anglais : l’Authenticité (remarquer quand on se trahit, et oser être soi) ; l’Agentivité (reprendre la responsabilité de ses choix, au lieu de subir) ; « Anger », la colère : non pas l’explosion, mais une colère saine, celle qui signale qu’une limite a été franchie et qui nous aide à la protéger ; l’Acceptation (accueillir ce qui est, sans se résigner pour autant).
- Cinq formes de compassion envers soi et les autres, dont la curiosité, la reconnaissance et la vérité.
- Écouter les petits signaux d’alerte du quotidien (la fatigue, l’irritabilité, les tensions, une lassitude persistante) avant que le corps ne « dise non » par la maladie.
Pourquoi je le recommande
Ce livre éclaire une réalité que je rencontre chaque jour en séance : le trauma n’est pas toujours spectaculaire. À côté des traumatismes « avec un grand T », il y a les traumas d’attachement ou du développement, ceux qui se construisent jour après jour dans l’enfance, quand l’enfant n’a pas reçu la présence, la sécurité ou l’écoute dont il avait besoin.
Beaucoup de personnes arrivent en thérapie convaincues d’avoir grandi dans une famille aimante. Puis, au fil du travail, elles réalisent qu’au fond, personne n’était vraiment là pour elles : pour les écouter, les consoler, les voir telles qu’elles étaient. Quand on a toujours connu quelque chose d’anormal, il est très difficile de savoir ce qu’est la normalité.
Ce livre aide aussi à comprendre, sans se juger, pourquoi on est devenu la personne que l’on est. Enfant, on n’avait souvent pas le choix : pour garder l’amour et la protection de ses parents, il fallait parfois taire ce que l’on ressentait. Ce que l’on prend aujourd’hui pour des défauts (ne pas savoir dire non, tout contrôler, s’effacer) sont souvent des solutions que l’enfant a trouvées pour rester en lien.
À qui s’adresse ce livre ?
À toutes celles et ceux qui veulent comprendre :
- comprendre d’où viennent leur stress, leur épuisement, leurs troubles ou leurs addictions ;
- comprendre comment l’enfance et les relations façonnent notre santé, physique comme psychique ;
- comprendre l’impact de la société et de notre mode de vie sur nos corps, et le lien entre stress, émotions et maladies.
Il parlera aussi aux professionnels de la santé et de l’accompagnement. C’est un livre dense (33 chapitres), mais accessible, porté par de nombreux témoignages. Certains passages, très critiques envers la société et la politique, plairont plus ou moins selon les sensibilités.